Le discret signal d'appel de la porte retentit avec hésitation. Interpellée, je pose ma main sur l'écran de
contrôle afin de visualiser le corridor et demeure perplexe devant la frêle silhouette de Key, les bras chargés d'une grande caisse de voyage aux reflets bleutés. Elle lève les yeux vers la
petite caméra avec un sourire embarrassé.
— Ouvrez-moi, commandant Ayana, s'il vous plait.
— Bien sûr, dis-je en déclenchant le déverrouillage qui cliquète rapidement, laissant glisser le sas dans un souffle discret. Elle fait quelques pas à l'intérieur et semble heureuse de se
débarrasser de l'imposante malle qu'elle dépose sur une table longeant le mur.
— Emeraldia m'a donné ceci, pour les femmes de l'équipage.
— Qu'est ce que c'est ?
— Et bien, je crois qu'il s'agit de... vêtements de cérémonies volés sur la planète Dalbareïs.
— Vous plaisantez ?
Elle affiche une moue embarrassée en haussant les épaules avant de débloquer les deux loquets de métal. Le coffre s'ouvre sur une multitude de luxueux tissus de toutes sortes, de rubans, de
bijoux, de toutes ces choses qui me sont devenues étrangères depuis ma rencontre avec Kyle et mon engagement dans la résistance. L'expression affligée de Key, couplée au côté incongru de la
situation m'arrache un sourire qui se transforme en un rire franc et communicatif partagé avec celle qui a toujours fait preuve à mon encontre d'une antipathie mal dissimulée. Je finis par me
décider à plonger mes mains au coeur des voiles d'un incomparable soyeux. Elle fait de même et sort au hasard une robe de soie et de mousseline grenat aussi légère qu'une plume.
— Je ne pourrais jamais porter une telle chose, murmure-t-elle tandis que nous éclatons de rire à nouveau. Je remarque l'anneau qui scintille autour de son auriculaire et elle s'en aperçoit
aussitôt. Ses joues s'empourprent légèrement et elle esquisse un sourire embarrassé.
— Ramis ? Dis-je sans détour
— J'en suis consciente, c'est ridicule, Ramis est quelqu'un de fort peu recommandable et pas vraiment sérieux, mais après tout, nous n'avons sans doute plus que quelques jours à vivre et...
— C'est très touchant, au contraire. Je suis heureuse pour vous.
Elle tripote nerveusement les tissus sans oser me regarder avant de reprendre la parole.
— Vous savez, Ayana, je vous ai longtemps eue en aversion. Je... je trouvais injuste qu'Herlock soit si proche de vous alors que j'avais passé tant d'années à ses côtés. Je n'ai jamais pu franchir la forteresse dont il sait si bien s'entourer et lorsque vous êtes arrivée vous l'avez fait voler en éclat en quelques semaines avec une évidente facilité. Votre façon de lui tenir tête, votre entêtement et votre incapacité à suivre les ordres, tout cela me faisait frémir.
— Qu'en est-il aujourd'hui ?
— J'ai compris qu'au-delà de votre détestable caractère, s'il vous a choisie c'est parce que vous êtes... un individu de valeur. Vous nous l'avez prouvé à plusieurs reprises, même si je ne souhaitais pas l'admettre.
— Je vous remercie pour votre charmante remarque sur mon caractère, dis-je avec une pointe d'ironie.
— Lorsque vous êtes partie, c'est comme si vous aviez emporté avec vous toute sa lumière. Il n'a jamais cessé de vous aimer. Il passait des heures cloitré dans ses quartiers, refusant de manger et de se mêler à l'équipage, perdu dans ses souvenirs. Je suis maintenant absolument certaine que rien ne ternira jamais vos sentiments ni les siens, c'est indéniable. Vous étiez fait pour unir vos destinées, c'est ainsi et il était temps que je me résolve à cette évidence. Et puis... Ramis est beaucoup plus drôle ! Fait-elle, afin de nous accorder la légèreté nécessaire à cette délicate conversation. Je lui en suis reconnaissante et lui tends une main chaleureuse.
— Amie ? Dis-je
— Amie, répond-elle avec un sourire spontané.
— Dire qu'il nous aura fallu pratiquement douze ans pour en arriver là !
— Et nos vies sur le fil du rasoir.
Nous partageons un nouveau rire franc et léger en essayant de trier les vêtements fragiles qui pourraient nous convenir, oubliant un instant toute angoisse dans une sincère frivolité tellement
exceptionnelle qu'elle en est parfaitement rassérénante.
Le mess des officiers a rapidement pris l'aspect coloré et festif des soirées joyeuses marquant d'importants évènements. Des draperies aux reflets moirés s'étalent sur les murs gris de l'austère bâtiment, suspendues en hâte par quelque esthète inspiré. Des dizaines de bougies s'amusent des courbes vacillantes des tissus chaleureux et dessinent sur les murs les ombres étranges des silhouettes de quelques jeunes femmes qui se déhanchent déjà au rythme de la musique tapageuse aux accents tribaux inondant les lieux de sensuelles vibrations. Je remarque Ramis qui semble passionné par les branchements complexes que lui dévoile Kassian, venu se joindre à nous pour quelques heures en compagnie de trois de ses officiers. Il est visiblement très doué pour la programmation de séquences musicales et lumineuses et s'ingénie à plonger la salle dans une atmosphère hypnotique et enivrante. C'est dans un joyeux brouhaha que m'accueillent les premières recrues déjà grisées par les luxueux alcools qui coulent à flot. Des mets plus savoureux et sophistiqués les uns que les autres envahissent les tables et embaument la pièce d'un délicieux fumet en mesure d'attiser les papilles les plus insensibles.
J'observe avec une muette admiration Emeraldia, dont les interminables cheveux flamboyants viennent
encadrer les épaules dénudées. Je devine sa musculature acérée roulant sous le tissu irisé de sa somptueuse robe de satin bleu au décolleté vertigineux. Ses grands yeux verts pétillent
d'une force de vie inextinguible qui tranche douloureusement avec mes errances mélancoliques si inutiles. Elle rit de bon coeur avec Herlock qui se cantonne avec son inévitable
réserve à fixer sur elle un regard empli d'une bienveillante connivence. Il s'est contenté de se débarrasser de sa lourde veste militaire, ce qui atténue son aspect habituellement
si spartiate et lui confère un charme félin plus marqué encore. Ses longs cheveux auburn tombent négligemment à la lisière de ses joues émaciées et de ses épaules, me remémorant le
premier instant où mes yeux se sont posés sur lui, haletant et sauvage, m'offrant une main salvatrice. Jamais je ne pourrais oublier cette vision, jamais je ne pourrais effacer la
déconcertante émotion qui s'empara de moi pour me consumer sans relâche au fil des mois.
Monsieur Zon vient de rejoindre les festivités, fastueusement vêtu d'or et de velours, une chemise de soie noire ouverte sur les marques étranges qui s'entrelacent sur son
torse imberbe et le long de sa nuque. Un éblouissant manteau couleur de sang, brodé d'entrelacs d'une magnifique complexité comme il les affectionne tant, tombe jusqu'a
hauteur de ses chevilles, serties dans une paire de bottes noires finement marquetées, dont les nombreuses boucles d'iridium scintillent sous les lumières tamisées. Il se poste à l'autre
bout de la salle et s'adosse au mur, les bras croisés sur la poitrine, observant lui aussi en silence la grande femme qui s'aperçoit soudain de sa présence. Elle fronce les sourcils et
s'immobilise tandis qu'un sourire empli d'expectative se dessine sur les lèvres de Zon. Elle se dirige droit vers lui avec une détermination qui le pousse à se redresser, quelque peu
sur ses gardes. Il incline légèrement son front entouré d'un large bandeau couleur de sang, laissant tomber délicatement devant ses yeux de prédateur quelques longues mèches d'ébènes.
Elle s'arrête face à lui et le toise d'un regard glacial de la tête aux pieds.
— L'univers est pourtant vaste et il faut que je croise votre route une nouvelle fois, grince-t-elle avec agacement.
— Vous savez bien que là où se trouve Herlock, je ne suis jamais loin. Imaginez-vous que c'est le destin qui nous a réunis une fois de plus.
— Le destin, ce mot n'a plus beaucoup de valeur ces derniers jours. Je dirais plutôt la fatalité. Vous n'avez personne à trahir ces jours-ci ?
— Pensez-vous réellement qu'il nous reste encore du temps pour la rancune et le mépris ?
— Le mépris prend tout son sens à votre contact, quant à la rancune, je suis d'accord, elle ne sert plus à rien.
— Heureux de vous l'entendre dire, répond-il avec un sourire charmeur, levant un verre de vin dans sa direction en signe d'apaisement. Elle recule d'un pas et le dévisage d'un air songeur.
— Vous êtes indéniablement un très bel homme, monsieur Zon, et vous savez fort bien user de votre charisme, mais ne vous faites pas d'illusions : pas de rancune ne signifie pas qu'en un instant
tout ce que vous êtes et avez été peut-être oublié. Vous êtes un être vil et malade qui sème la mort, la terreur et la souffrance dans son sillage. Vous arrivez à dormir la nuit ?
— Trés peu, je l'avoue, depuis presque dix-huit ans, murmure-t-il avec un regard soudain vidé de tout sarcasme, qui semble la troubler un instant.
— Cette plongée dans le chaos sera finalement une libération en ce qui vous concerne, vous êtes le seul ici à n'avoir plus rien à perdre...
— Plus rien à perdre, vous avez sans doute raison. J'aime beaucoup votre franc-parler et votre vivace répartie. Quel dommage de ne pas nous être croisés en de plus paisibles circonstances.
— Vous êtes l'auteur de votre propre malheur, monsieur Zon.
— Croyez-moi, chaque seconde qui passe me convainc plus encore de ce regrettable état de fait, soupire-t-il en jetant un regard empreint d'une immense mélancolie en direction du
capitaine qui, contrairement à ses habitudes, s'est attablé en compagnie de quelques-uns de ses plus proches officiers et partage avec eux une excellente bouteille de bourbon terrien.
— Ne vous apitoyez pas trop sur votre sort, cela ne vous sied guère, lui assène-t-elle, implacable, avant de tourner les talons pour rejoindre la table où Villars et Ramis ont entamé une partie
de cartes avec quelques membres de l'équipage déjà plongés dans une douce euphorie alcoolisée. Les yeux d'encre de Zon se posent alors sur moi avec une étincelle de feinte
surprise lorsqu'il détaille la robe noire qui ceint ma poitrine et ma taille dans une coupe adroitement étudiée afin de transcender les formes féminines, ce qui me
met plutôt mal à l'aise. C'est pourtant la tenue la plus discrète que j'ai pu découvrir dans la grande malle. Il s'approche avec un sourire complice et me fait signe qu'il souhaite
trinquer. Je lève mon verre et m'efforce de soutenir son regard ténébreux dont l'éclat hypnotique m'arrache un long frisson.
— Inutile que je vous avoue combien vous êtes éblouissante, commandant, il vous suffit de compter le nombre de paires d'yeux qui se sont fixés sur vous depuis votre arrivée.
— Vous ne cessez donc jamais de jouer, monsieur Zon ? Dis-je avec un soupir de lassitude. Il considère alors son verre d'un air embarrassé qui me surprend.
— Je ne sais pas être moi même, je ne le souhaite pas davantage. Ce que je suis n'est que vide et noirceur, mais je suis convaincu que ceci n'est pas une révélation pour vous, n'est-ce pas
?
— Ce que je sais, monsieur Zon, c'est qu'il est grand temps que vous accordiez à votre amitié fraternelle la place qu'elle mérite, même si cela doit vous lacérer le coeur, car nos heures sont
comptées, il sera bientôt trop tard. Je saisis vivement sa main et retourne avec fermeté sa paume traversée d'une longue estafilade, grisée par une colère mêlée d'émotion.
— Ce que je sais, monsieur Zon, c'est que ce serment accompli il y a de cela presque trente ans vous ronge chaque jour un peu plus, cette marque pure et sincère vous obsède, comme elle hante
celui qui l'a partagée avec vous dans un idéalisme sans bornes. Ce que je sais c'est que votre descente aux enfers a entrainé à votre suite l'homme le plus droit, le plus valeureux et
le plus honnête qu'il ne m’a jamais été donné de connaitre. Je suis convaincue que vous en êtes pleinement conscient.
Il recule d'un pas, ses traits empreints d'une souffrance outrée, et me dévisage un long moment.
— Il est temps, monsieur Zon, de laisser filtrer un rai de lumière. Nous allons peut-être tous d'ici quelques jours être engloutis par les ténèbres. Tout ceci n'aura plus aucune importance.
Alors, je vous en prie, accordez un peu de paix à votre âme et à la sienne, il est votre frère de sang...
Il baisse les yeux sur la cicatrice rosée qui traverse les lignes de sa paume sans un mot et relève vers moi un visage adouci dont la fragile beauté soudain sublimée par son expression me
frappe de plein fouet.
— Je comprends maintenant pourquoi il vous a voué son âme, murmure-t-il dans un soupir, avant de tourner les talons et de quitter les lieux dans le froissement de son long manteau de velours
pourpre.